La rivière lui arrivait presque à la taille.
Le courant n’était pas particulièrement violent, mais ses jambes n’avaient plus la force de lui résister. Il avançait de biais, un pied après l’autre, cherchant sous l’eau les pierres les plus stables avant d’y déposer son poids.
À mi-chemin, sa botte gauche glissa.
Il plongea une main dans l’eau et resta ainsi quelques secondes, penché contre le courant, jusqu’à retrouver son équilibre.
Puis il continua.
Il avait cessé de compter les traversées entre la sixième et la septième. Peut-être celle-ci était-elle la neuvième. Peut-être la douzième.
Cela n’avait plus beaucoup d’importance.
Lorsqu’il atteignit enfin l’autre rive, l’eau coulait de ses vêtements et le cuir humide de ses bottes lui arrachait les talons à chaque pas. Elles avaient été recousues à deux reprises. La semelle gauche ne tenait plus que par plusieurs couches d’écorce et de fibres tressées.
Il grimpa la berge.
Le chemin continuait entre les arbres.
Lui aussi.
Pendant des mois, la montagne n’avait existé que dans son imaginaire et dans les mots d’autrui : derrière cette crête… longe la rivière jusqu’à ce qu’elle se sépare… ne la grimpe pas par ce versant…
Il savait qu’elle était proche.
Cela avait suffi pour traverser la rivière.
Cela ne suffisait plus pour continuer.
Il trouva un arbre dont les racines formaient un creux au-dessus de la terre et s’y assit quelques instants.
Seulement quelques instants.
Il posa son sac contre le tronc et ferma les yeux.
C’est ici que le gardien du sanctuaire l’avait trouvé.
Quand le voyageur rouvrit ses yeux, il était allongé sur une natte.
Un toit de feuilles de palme se trouvait au-dessus de lui.
La première journée, il dormit presque entièrement.
La deuxième, il parvint jusqu’aux marches.
Ce fut là qu’il vit la montagne.
Après tous les récits, tous les détours, toutes les traversées et les chemins disparus sous la végétation, elle était là.
Plus timide qu’imposante.
Finalement à portée de main.
Le gardien du sanctuaire ne cherchait pas à le garder, mais chaque matin un copieux bol de bouillon se trouvait posé près de la natte du voyageur.
Le sanctuaire n’était guère plus qu’un toit de bois assombri par la pluie et quelques feuilles de palme. Au centre, la fumée d’un feu se glissait lentement autour de visages sculptés dans la roche — sculptés bien avant que le vieil homme n’en devienne le gardien.
Au fil des jours, ils lui devinrent familiers.
Demain, il tenterait la montagne.
Le lendemain, il enfila ses bottes et lui adressa un dernier regard. Ses traits marqués semblaient le trophée d’une vie vécue pleinement et portaient avec eux toute la sagesse qu’elle avait laissée derrière elle. Il lui sourit simplement.
Le voyageur s’inclina une dernière fois, se tourna vers la montagne et partit avant la chaleur.
En quelques minutes, la forêt avait englouti le sanctuaire.
Au début, le sentier se montra généreux. Il serpentait sous la canopée d’arbres dont les cimes se perdaient dans un ciel vert. Leurs troncs étaient couverts de mousse et d’orchidées, leurs racines épaisses sortaient de terre comme les dos de bêtes enfouies. La rosée s’accrochait encore à chaque feuille et le vrombissement matinal des insectes montait doucement autour de lui.
Le voyageur avançait lentement.
Depuis le sanctuaire, la montagne avait paru proche.
Elle ne l’était pas.
Le sentier se rétrécit après quelques heures de marche et la forêt se referma davantage autour de lui. Les lianes s’accrochaient à ses manches, les ronces rouvraient de vieilles entailles. Il finit par ne plus pouvoir distinguer un arbre d’un autre. Tout se confondait.
La broussaille remua en contrebas.
Sa main saisit son couteau de chasse.
Il resta là, à écouter.
Les feuilles frémirent et une branche craqua sous le poids de quelque chose de léger. Puis plus rien.
Ses doigts restèrent serrés autour du manche quelques instants encore avant qu’il ne reprenne enfin sa marche.
La montagne commença à changer.
Les arbres se firent rares, leurs troncs devinrent pâles et tortueux, leurs branches perpétuellement rabattues par un vent tranchant. Les fougères avaient laissé place à quelques arbustes. L’air refroidit. Là où la brume avait été légère et flottait sous la canopée, elle coulait à présent entre les troncs en de longues nappes opaques.
Vers la fin de l’après-midi, il put voir le pays sous ses pieds.
Il lui sembla impossible d’en avoir traversé autant.
La jungle s’étendait dans toutes les directions, plissée de crêtes et de vallées jusqu’à devenir bleue au loin. Quelque part sous cette canopée se trouvaient les rivières qu’il avait traversées à gué, les villages où des inconnus l’avaient nourri. Des routes devenues sentiers, puis des sentiers qui avaient fini par disparaître.
Quelque part, bien au-delà de ce que son regard pouvait atteindre, se trouvait l’endroit d’où il était parti.
Il ne le chercha pas.
Il continua.
Lorsque le jour commença à décliner, la jungle perdit peu à peu ses couleurs. Les vallées furent les premières à disparaître. Les crêtes des montagnes avoisinantes suivirent.
Lorsque la nuit tomba, il ne chercha pas d’endroit où dormir. La pente était désormais trop nue pour offrir un abri et le sommet lui semblait assez proche pour rendre le repos impossible.
Les derniers arbres n’étaient plus des arbres que de nom. Ils rampaient près de la roche noire, tordus, souffrants.
L’immensité du silence l’entourait à présent.
Il s’était attendu à ce que quelque chose marque la limite.
Une porte, un son, un froid soudain peut-être.
Il n’y avait rien.
Il atteignit le sommet dans les dernières heures de la nuit. La lune descendait déjà vers l’horizon et sa lumière perçait par endroits les nuages.
Quelques personnes se trouvaient autour de lui.
Pendant quelques instants, il les prit pour des voyageurs.
Une femme était assise en tailleur près d’une mare, laissant courir ses doigts à la surface de l’eau. Trois hommes étaient allongés dans l’herbe à contempler le ciel. Plus loin encore, sur la crête, un enfant en poursuivait un autre entre les rochers pendant qu’une vieille femme les regardait en souriant.
Personne ne portait de sac.
Personne ne semblait fatigué.
Il s’arrêta.
À mesure qu’il regardait, d’autres silhouettes apparurent. Des dizaines, peut-être même des centaines, dispersées sur le haut plateau. Certaines étaient seules. D’autres se tenaient en petits groupes. Un homme empilait des pierres les unes sur les autres et renversait sa tour chaque fois qu’elle devenait trop haute. Deux femmes tressaient l’herbe en longues cordes qu’elles abandonnaient derrière elles.
Il n’y avait aucune solennité parmi eux.
Il marcha entre les silhouettes. Quelques-unes lui accordèrent un regard vaguement semblable à de la curiosité. La plupart ne le remarquèrent pas. Personne ne lui demanda son nom, ni d’où il venait, ni pourquoi il était là.
Mais il l’était.
Il avait imaginé cet instant tant de fois que les paroles qu’il voulait prononcer s’étaient polies en lui.
La nuit, il les avait murmurées sous les arbres, près des feux, dans les cabanes longeant les chemins. Parfois il en changeait l’ordre. Parfois il les réduisait jusqu’à ce qu’il n’en reste presque rien.
À présent, toutes ces paroles étaient là. Il les portait toutes en lui.
Il ne lui restait qu’à la trouver.
Il chercha parmi les visages.
Une jeune fille ramassait de petites fleurs blanches près d’une femme qui se reposait contre la montagne. Une autre se tenait au bord du plateau et regardait les oiseaux disparaître derrière quelques nuages.
Chaque fois, son cœur réagissait avant que son esprit ne corrige.
Pas elle.
Pas elle.
Pas—
Un rire traversa l’herbe.
Son corps le reconnut avant lui.
Il se retourna.
Elle était assise avec quelques autres enfants près d’un muret de pierre. Ses cheveux étaient décorés de ces mêmes fleurs blanches.
Elle riait avec la même façon de porter la main à sa bouche légèrement trop tard.
La même petite inspiration avant que le rire ne lui échappe.
Ses genoux faiblirent.
Il avait oublié.
Parmi tout ce qu’il s’était forcé à conserver, parmi tout ce qu’il avait eu peur de perdre, il avait oublié cette légère inspiration.
Il marcha vers elle et s’arrêta à quelques pas.
Elle se tourna et lui adressa un sourire.
Un sourire qu’on adresse aux inconnus.
Pendant un instant, aucun des deux ne bougea. Ils se regardèrent.
Son visage n’avait pas changé.
Il y chercha un signe de reconnaissance et n’y trouva que de la patience.
Il avait tant de choses à lui dire. Il avait porté chaque mot jusqu’au sommet.
Elle attendait.
Il comprit alors qu’il n’existait aucun endroit où déposer ce qu’il avait apporté.
Le souvenir n’appartenait désormais qu’à lui.
La faute restait la sienne.
Derrière elle, les enfants avaient déjà commencé un autre jeu.
Puis, finalement :
— Je voulais juste te dire… tu as toujours le même rire.
Elle sourit.
Ce fut tout.
Un enfant lui attrapa le poignet et la tira vers les autres. Elle le suivit sans résistance et se retrouva bientôt parmi eux.
Personne ne lui demanda de partir.
Il resta encore un moment, jusqu’à ce que la lune disparaisse derrière l’horizon.
Pendant quelques minutes, il n’y eut ni lune ni soleil.
Seulement cette lumière indécise qui précède le matin.
Puis il se tourna vers le sentier.
Les premiers pas furent difficiles. Ses jambes s’étaient raidies et chaque pierre semblait vouloir rouler sous ses pieds.
Les nuages engloutirent le sommet derrière lui.
Bientôt, l’herbe lui arriva de nouveau aux genoux. Les arbres tordus revinrent, puis les arbustes. Plus bas encore apparurent les fougères, puis les grands troncs couverts de mousse.
Quelque part sous la canopée, un premier oiseau appela.
L’air se réchauffa.
Le vrombissement des insectes l’entoura bientôt.
Quelques racines barraient le sentier. Il enjamba la première, puis une autre. Bientôt elles furent partout, emmêlées sous la terre ou mises à nu par la pluie, tenant la montagne ensemble.
La canopée s’était complètement refermée au-dessus de lui.
Il ne voyait plus le sommet.
Il continua son chemin.