La Gardienne des Graines

Le fruit était apparu dans la nuit.

À l’aube, deux enfants vinrent chercher la gardienne des graines alors qu’elle avait encore les mains dans la pâte. Ils attendaient devant sa porte, couverts de poussière jusqu’aux genoux, trop essoufflés pour cacher leur impatience.

Elle prit le temps de rincer ses doigts dans une bassine.

La farine s’accrochait encore aux plis de ses phalanges qu’elle dut frotter avec ses ongles avant d’enfiler ses sandales.

Les enfants étaient déjà repartis en courant.

Elle les suivit à son rythme.

Le village s’éveillait autour d’elle. Un homme balayait les feuilles devant sa maison. Plus loin, quelqu’un fendait du bois. Des poules picoraient entre les jambes des passants et la fumée des premiers feux restait encore basse, prise dans l’humidité du matin.

Les arbres poussaient partout entre les maisons.

Certains avaient précédé le village, d’autres n’avaient pas vingt ans.

La gardienne les connaissait tous.

Elle passa la main sur une écorce sombre et profondément fendue.

Kemba.

Deux maisons plus loin, un tronc pâle se séparait en trois branches presque parfaitement droites.

Malo.

Près du puits poussait Sifa, dont les racines avaient soulevé trois pierres du chemin depuis la dernière saison des pluies. Les enfants trébuchaient dessus depuis des années et les adultes menaçaient régulièrement de les couper.

Personne ne le faisait.

La gardienne continua.

Elle n’avait pas besoin des petites marques gravées au pied de certains arbres. Il lui suffisait parfois d’une paume contre un tronc, d’une excroissance sous les doigts, d’un morceau d’écorce particulièrement lisse.

Elle en avait planté la plupart elle-même.

À la limite des dernières maisons, une famille s’était rassemblée autour d’un grand arbre au feuillage sombre.

La mère tenait contre elle un nouveau-né encore enveloppé dans son tissu.

La gardienne regarda d’abord l’enfant, puis leva les yeux.

Une branche avait fleuri au-dessus d’eux.

Parmi les feuilles pendait un seul fruit.

Elle connaissait cet arbre depuis plus longtemps que la jeune mère.

Nando.

Mort quand elle était encore enfant, elle avait accompagné sa mère lorsqu’elle était venue le planter ici.

La gardienne s’approcha et posa sa main sur son tronc et sentit l’écorce chaude sous sa paume.

Elle connaissait peu Nando lui-même. Elle avait été enfant lorsqu’il était mort. Elle se rappelait surtout ses mains énormes et la manière dont il balançait sa tête en arrière en riant à plein cœur.

À présent, elle le connaissait mieux que la plupart des gens qui profitaient de son ombrage.

Le père avait posé une échelle contre le tronc. La gardienne monta lentement, ignorant la main qu’on lui tendait pour l’aider.

Le fruit céda sans résistance sous sa main.

Il était plus lourd qu’il n’en avait l’air, avec une peau rugueuse, légèrement collante près de la tige.

Elle le descendit contre sa poitrine.

Personne n’applaudit. La mère sourit simplement.

La vie du village continua.


Chez elle, la gardienne posa le fruit sur une natte.

Sa maison n’avait rien de particulier.

Des paniers pendaient aux murs. Une marmite refroidissait près du foyer. Un linge humide était étendu sur une corde entre deux poteaux et une poule avait une nouvelle fois réussi à entrer malgré la pierre placée devant le seuil.

Sur les étagères du fond, les graines reposaient dans des bocaux en argile parfois empilés là où la place manquait.

Certains pots séchaient encore, leur argile encore rouge. D’autres avaient été faits par les mains de sa mère, ou de la mère de sa mère. Ceux-ci avaient la surface lisse.

Chaque pot portait un nom gravé sur le couvercle.

La gardienne s’assit.

Elle ouvrit le fruit délicatement. La chair céda avec un bruit humide et son nectar coula lentement.

Elle prit un morceau du fruit et le goûta. Il était sucré, avec un brin d’amertume.

Elle sourit.

Au centre reposait une graine brun clair, à peine plus longue que son pouce.

Elle la débarrassa soigneusement des fibres, puis la roula entre ses doigts.

Lisse d’un côté.

Irrégulière de l’autre.

Elle la rinça et la posa au soleil.

Elle resterait là jusqu’au soir.

Demain, elle préparerait l’argile.


Le nom de l’enfant serait inscrit avant que le pot ne sèche.

Puis la graine attendrait.

Dix ans peut-être.

Cinquante.

Quatre-vingts.

Elle avait appris depuis longtemps à ne plus essayer de deviner.

Dans l’après-midi, sa petite-fille vint l’aider.

Elles pétrirent l’argile ensemble, ajoutant de l’eau par petites quantités jusqu’à ce qu’elle cesse de se fissurer.

La fillette travaillait encore trop vite.

Les mains de l’enfant étaient bientôt rouges jusqu’aux poignets.

Les siennes l’étaient depuis longtemps.

Elles façonnèrent le pot sans tour, paume contre paume, remontant lentement les parois.

Lorsque la forme fut suffisamment haute, la gardienne passa son doigt autour du bord.

Elle aimait ce moment.

L’argile résistait juste assez.

Sous son pouce, les irrégularités disparaissaient sans jamais s’effacer complètement. Chaque pot gardait les traces des mains qui l’avaient fabriqué.

La graine sèche fut déposée au cœur d’une terre encore humide.

Sa petite-fille grava le nom sur le couvercle.

Zima.

Les lettres furent maladroites.

La gardienne ne les corrigea pas.

Le soir venu, le pot rejoignit les autres.


Quelques jours plus tard, une branche tomba près du puits.

Personne ne s’en alarma. Les arbres perdaient leurs branches comme les hommes perdaient leurs cheveux.

Un garçon la traîna jusqu’à la maison de la gardienne avec deux autres morceaux de bois.

Elle la reconnut au toucher. Sifa.

L’écorce fine s’effritait sous ses doigts et laissait sur sa paume une poussière presque blanche.

Elle mit le bois de côté pour qu’il sèche.

Trois semaines plus tard, elle en jeta un morceau dans le feu.

Le soir était tombé tôt avec la pluie.

Sa petite-fille dormait déjà. Deux voisines étaient assises près du foyer, occupées à enlever les feuilles abîmées d’un panier d’herbes.

Le bois prit lentement.

D’abord vint l’odeur habituelle de fumée et de résine.

Puis autre chose.

La gardienne releva la tête.

Une odeur douce remplissait la pièce.

Florale.

Légèrement amère.

Elle connaissait ce parfum.

Elle le connaissait si bien que pendant quelques secondes elle ne sut pas pourquoi il lui semblait étrange.

Les friches fleuries. Celles qui poussaient sur les collines de l’ouest après les pluies. Une fleur violette apparaissait éphémèrement, une semaine tout au plus, avant de faner et semer ses graines.

Il fallait plusieurs jours de marche pour les atteindre.

La gardienne les avait traversées, encore jeune, lorsqu’elle accompagnait son mari dans son village.

Elle se rapprocha du feu.

Sifa n’avait jamais quitté le village.

Du moins, c’était ce qu’elle avait toujours cru.

Elle avait connu Sifa toute sa vie.

Elles avaient grandi ensemble. Elles avaient pilé le grain ensemble. Porté leurs enfants sur les mêmes chemins. Partagé la même natte lors des veillées funèbres. Sifa était restée près d’elle des semaines lorsque son mari était mort.

La gardienne savait comment elle préférait cuire le plantain.

Elle savait qu’elle détestait avoir les pieds mouillés.

Elle savait qu’elle dormait toujours tournée vers le mur.

Elle ne savait rien des prairies.

La branche craqua sous la chaleur des flammes.

Une gerbe d’étincelles monta dans le foyer.

L’une des femmes près d’elle inspira profondément, apprécia le parfum puis continua de trier les feuilles.

La gardienne resta immobile.

L’odeur se dissipa peu à peu, et le bois redevint simplement du bois.


Le lendemain matin, elle alla voir Sifa.

La pluie avait laissé la terre molle.

Elle marcha pieds nus.

La boue remontait entre ses orteils et s’accrochait à ses chevilles. Lorsqu’elle arriva près du puits, elle posa sa main contre le tronc là où la branche s’était détachée.

La cicatrice était encore claire.

Elle pensait connaître chaque fissure.

Elle resta là un moment.

Sifa avait donc connu ces fleurs.

Peut-être avant son mariage.

Peut-être enfant.

Peut-être une seule journée.

Il était possible qu’elle les ait aimées.

Il était possible qu’elle les ait détestées.

Peut-être n’avaient-elles aucune importance.

Peut-être qu’elle s’en souvenait simplement.

La gardienne ne le saurait jamais.

Elle posa son front contre le tronc.

Pendant toutes ces années, elle avait cru connaître la forêt parce qu’elle en connaissait les noms.

Elle savait qui avait été enterré lors d’une saison sèche et qui avait dû attendre la fin des pluies. Elle savait quel arbre appartenait à l’enfant mort avant de savoir marcher et lequel était celui du vieil homme qui avait survécu à trois épouses.

Elle avait cru que garder leurs graines revenait, d’une certaine manière, à les garder eux.

Mais les arbres n’avaient jamais eu besoin d’elle pour se souvenir.

Des choses trop petites pour avoir été confiées à quelqu’un.

Des choses qui n’avaient compté qu’un instant.

Elle recula.

Sous ses ongles était restée une fine poussière d’écorce.

En rentrant, elle passa devant Nando.

Le fruit avait disparu, mais quelques fleurs restaient encore sur la branche.

Elle pensa à l’enfant dont la graine reposait maintenant sur son étagère.

Rien ne s’y trouvait encore.

Ou presque rien.

Un peu de chaleur.

Le bruit d’une voix.

La sensation d’un tissu contre une joue.

Peut-être la première odeur de fumée.

Avec le temps, la graine se remplirait.

Sans que personne ne la touche.

Sans que personne ne le voie.


Elle traversa le village.

Une femme fredonnait une chanson en lavant son linge.

Les deux mêmes garçons qui étaient venus la chercher se disputaient un morceau de canne à sucre.

Partout entre eux poussaient les arbres.

La gardienne les connaissait par leurs noms.

Cela lui parut désormais suffisant.