Ce que j’adore plus que tout avec les petites heures du matin, c’est la manière dont les nuages reposent sur les montagnes après les pluies. Le soleil s’assoit encore sur l’horizon. À quoi bon se presser ?
Depuis la maison de mon ami, les montagnes en face se partagent en une vallée quasi parfaitement centrée, exactement comme dans les peintures.
Différents types d’arbres s’y trouvent, mais principalement des cyprès. On en voyait la cime dépasser de ces nuages feignants par moments.
Nuages feignants, soleil feignant. Si l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, alors il prend sacrément son temps.
Ou peut-être que c’est plutôt une heure qui appartient à ceux qui n’ont pas encore fermé l’œil. Cette feignantise est une douceur pour ceux-là. Personne ne leur demande encore de commencer la journée.
La lumière se déplace lentement à travers le ciel, peinant à donner au monde ses couleurs habituelles.
En fait, je ne pense pas que ce soit de la feignantise.
Tout est simplement plus lent le matin.
Ce long étirement quand tu viens de te réveiller, où tu t’étires jusqu’à ressembler à une victime de torture médiévale. Ce bouton snooze qui contient, pour une raison qui m’échappe, les cinq meilleures minutes de sommeil de toute la nuit.
Tous ces petits instants faits de secondes élastiques.
Elles s’étirent et s’étirent. Le temps bouge lentement. Le soleil se lève lentement. Les nuages dorment encore.
C’est comme ça que je l’ai rencontré.
Que je l’ai vraiment rencontrée.
Pendant une seconde élastique, un univers s’était ouvert entre nous.
Ce soir-là, j’étais à une soirée qui allait aussi bien qu’une soirée pouvait aller du moment qu’elle était avec des collègues de boulot.
Vers 21 heures, elle m’envoie un message pour me dire qu’elle et deux amis étaient en train d’aller au bar.
J’ai vu ma chance et j’ai sauté sur mon vélo.
J’ai pédalé comme un olympien à travers Hambourg pour arriver évidemment en sueur et le visage rouge.
Heureusement, il faisait sombre.
Autour de deux heures, le U-Bahn s’arrête à Hambourg.
Il était deux heures et demie.
J’avais mon vélo.
Mais on a marché.
Je l’ai raccompagnée chez elle, sauf qu’elle habitait à une ÉTERNITÉ de là où on était. Une heure et demie à pied, peut-être.
Je ne sais par quelle alchimie, ça nous en a pris cinq.
On marchait, on discutait, on fumait. Puis on discutait à nouveau. Puis on fumait encore, et on recommençait.
Quelque part pendant cette marche, on avait partagé des choses intimes. Des moments de vulnérabilité, de rage, de trahison et d’amour.
On riait, on hurlait, souvent les deux en même temps.
Et cinq heures plus tard, on était devant chez elle.
Les nuages dormaient encore.
Le soleil peinait sur l’horizon. Comme quoi même Apollon galère le matin.
La nuit était terminée, techniquement. Mais le jour n’avait pas encore vraiment commencé.
J’allais reprendre mon vélo pour rentrer.
Elle m’a regardé et m’a simplement dit :
« J’aimerais vraiment te prendre dans mes bras. »
Elle me prit.
Et le temps s’arrêta.
Ou plutôt…
Non.
Il ne s’arrêta pas.
Il continua simplement à avancer très, très lentement.
Feignamment.
Pendant quelques secondes, elle était dans mes bras.
Et j’étais dans les siens.
Objectivement, ça n’a probablement pas duré très longtemps.
Mais ce sont justement ces secondes-là qui sont étranges.
Celles qui refusent d’avoir la durée qu’on leur donne.
Le soleil feignant traînait encore sur l’horizon.
Les nuages n’avaient toujours pas décidé de se lever.
Le monde entier semblait prendre son temps avant de recommencer.
Et nous, quelque part entre une nuit qui était déjà terminée et une journée qui n’avait pas encore commencé, on avait quelques secondes de plus.
Juste assez pour les vivre pleinement.
Puis le temps a repris sa vitesse habituelle.
J’ai repris mon vélo.
Elle est rentrée chez elle.
Le soleil a fini par se lever.
Mais certaines secondes sont élastiques.
Elles s’étirent suffisamment pour qu’un univers entier puisse vivre à l’intérieur.
Et certaines ne reprennent jamais vraiment leur forme.