J’étais finalement arrivé à Bagdad.
Je dis finalement, mais en réalité, entre le moment où j’en avais eu l’occasion et celui où j’avais posé mon premier pied en Irak, il s’était écoulé tout juste trois semaines.
Trois semaines, c’est pas vraiment assez long pour dire « finalement », mais dans ma tête, ça faisait déjà beaucoup plus.
À l’immigration, deux officiers prennent mon passeport britannique et commencent à discuter entre eux en arabe.
Je parlais pas arabe.
Je parle *toujours *pas arabe.
Ils regardent le passeport. Me regardent. Regardent à nouveau le passeport.
Sur la photo, j’avais encore les doux cheveux de mon enfance. Entre-temps, j’avais tout perdu.
Je pensais avoir compris le problème.
— Khallas, je leur dis en pointant ma tête nue.
Ils sourient.
Puis l’un d’eux me regarde et me dit que, de toute évidence, mon passeport est un faux.
Mon passeport ?
Un faux ?
Ils me disent en anglais :
— L’Irlande ne fait pas partie du Royaume-Uni.
Je ne sais toujours pas si les Irlandais seraient fiers de lui ou s’ils voudraient sa tête.
Le passeport était vrai, en tout cas, et j’ai fini par entrer.
J’avais pris le pari. Trois semaines plus tôt, l’Irak n’existait dans ma vie que comme une possibilité lancée dans une conversation.
Maintenant, j’y habitais.
En me pointant au bureau six heures après mon arrivée, la tête encore perdue quelque part entre l’aéroport et Bagdad, ma patronne m’avait dit quelque chose que j’avais trouvé assez juste : mon corps était arrivé, mais mon âme, elle, avait encore besoin d’un peu de temps.
Et moi, de retourner me reposer.
Je crois que c’était exactement ça.
Le deuxième jour, on était sortis, à la base pour me montrer le musée de cire qui, pour être parfaitement honnête, ne me branchait qu’à moitié.
Mais pour y aller, on passait près de ce qui allait devenir ma rue préférée à Bagdad : Mutanabbi Street.
La rue des livres.
Il y a cette vieille phrase :
Le Caire écrit, Beyrouth imprime et Bagdad lit.
Et Mutanabbi Street donnait l’impression que quelqu’un avait décidé de prendre cette phrase au pied de la lettre.
Des livres partout.
Des librairies, des étals, des piles qui débordaient dehors.
Arabe, français, italien, espagnol, anglais… la liste des langues disponibles ne s’épuise pas.
Dont une édition britannique de 1913 sur comment réussir à élever ses poules.
Si ça vous intéresse, je l’ai achetée.
J’avais pas de poule.
J’ai toujours pas de poule.
Sans regret.
Et juste à côté, le Tigre.
C’était octobre et le thermomètre flirtait encore avec les 40 degrés.
On est arrivés sur le pont et, pendant un instant, tout s’est aligné exactement comme ça aurait dû s’aligner.
Le Tigre coulait sous moi.
Bagdad m’entourait.
Un vent doux m’enveloppait.
Moi.
Je me souviens avoir fermé les yeux.
J’ai pris une grande inspiration.
Une vraie.
Le genre de respiration qu’on prend quand on veut marquer un moment. Quand on se dit qu’il faut s’en souvenir correctement parce que, quand même, on vient d’arriver à Bagdad.
J’étais au-dessus du Tigre.
J’avais pris le pari.
J’avais quitté ce que je connaissais.
J’étais là.
Enfin.
VLAAM.
Un sac en plastique, porté par le vent tel un voilier trouvant enfin son port, est venu s’écraser en plein dans ma face.
Je crois que je suis resté immobile une seconde.
Le Tigre était toujours là.
Bagdad aussi.
Le vent, manifestement, l’était aussi.
Et moi, j’avais un sac plastique sur la tête.
Ma patronne avait raison.
Mon corps était arrivé à Bagdad.
Mon âme avait encore besoin d’un peu de temps.
Le sac, lui, m’avait tout de suite trouvé.